Le chant des signes

« Il y a le suicide dans la solitude d’un écrivain. »

Marguerite Duras

Le chant des signes retentit dans la pénombre d’un soir de balcon, éclairé par la majestueuse lueur d’une pleine lune, comme le long cri d’un loup affamé, qui n’a de meute que les tiques qui remplissent ses poils et lui rongent la peau.

Dans un tonitruant bruit sans syllabes dont on ne distingue que le soupir interminable, ce chant étouffé sort du cœur comme le souffle de l’agonie, lorsque le pouvoir et la vie ont pesé de leurs forces sur la cage thoracique de l’homme, qui n’a pas demandé à naître, ni d’être ce qu’il est.

Ces signes se sont accumulés au fil du temps, comme des corneilles noires autour d’une dépouille de sac poubelle qui encombre la marche de ces passants, occupés à ne voir que le sillon de leurs trajets; eux qui ne jettent nul regard sur ce qui les entoure, nul autre sur ceux qui les entourent.

Comme ces maladies infectieuses opportunistes lorsque le cancer a gangréné le corps entier, les signes ont égrené la vie de l’homme solitaire, chantant la musique inaudible d’un requiem intense, que seuls les Grégoriens savent murmurer du bout des lèvres. Et ces insultes et commentaires, à peine prononcés, mais certainement destinés à nuire au condamné innocent, qui n’a jamais eu de cesse de clamer sa voix, sans pour autant parvenir à se faire entendre.

Ce soir c’est la fin.

Dans ce sinistre décor gris, de lune qui se mire dans la surface de ce lac apaisé par l’absence de vent, ce froid de brise légère qui glace l’âme des lucioles qui peinent alors à briller, cet ermite perdu dans les bois pour avoir cherché en vain son chemin, espère encore rencontrer la fée bienheureuse pour un ultime essai; avant le grand départ.

Seuls les yeux globuleux des chouettes tapies dans le noir se distinguent à son regard, tout comme l’iris aiguisé de ce félin crampé dans un arbre voisin qui, le sachant mourant, ne se gêne guère à la chasse. Il se confondait à l’ombre, comme un faux-ami qui fait tout pour ne rien laisser voir de sa fourberie, attendant le moment prochain de se délecter de la dépouille de l’ermite. On le voit déjà l’ermite, lentement se dépourvoir de la vie qui jadis l’animait pour le plaisir et la jalousie des autres.

Là, accroupi devant le lac et y contemplant le reflet de la pleine lune, il savait ses instants comptés. Car c’était avec peine qu’il arrivait à aspirer le moindre air pour nourrir ses poumons et faire battre son cœur meurtri de chagrins. Tout son corps engourdi par la douleur et métastasé par les blessures intimes ont abattu sa dégaine et sa splendeur.

Recroquevillé pour réchauffer ce qui lui restait de corps, pendant que son âme le quittait en s’évaporant, il n’entendit ni ne sentit ce cheval blanc l’approcher jusqu’à le faire sursauter de son souffle chaud dans son cou. Surpris pourtant, il eut l’impression de rêver ou même déjà d’être mort, ce cheval si blanc comme vêtu de nuages, et le contraste de sa présence dans le décor morne et morbide de ce coin de forêt sombre au clair de lune.

C’était la fin.

En tout cas le pensait-il. Il se disait qu’enfin il aurait le repos à défaut du magot, qu’enfin le répit à force de dépit, le silence après la violence. Le Cheval s’allongea tout à côté les pattes de devant étendues au sol, et de son museau trempé et chaud, il fit signe à l’ermite de monter sur son dos. Des seules forces qui lui restaient il se traîna sur l’animal et s’affala sur lui les bras ballants. Dans un hennissement qui brisa l’intense silence de l’endroit, le destrier se leva délicatement pour ne pas faire tomber sa charge.

D’un pas régulier et pesant, il porta l’ermite endormi la tête dans sa crinière, à travers les bois et les fauves, guidé par l’auréole de la lune qui éclairait son chemin, les lucioles ravivées qui commencèrent à scintiller tout autour, et qui rendirent féérique cet endroit terne.

Les yeux mi-clos, entre ciel et terre, balancé par le déhanché du cheval qui le portait, égayé par les lucioles qui semblaient mettre enfin des paillettes dans sa vie, l’ermite sourit. Il était mort. Où était-il? Où allait-il? Et ce chant lointain qu’il pouvait entendre pourtant. Le chant du cygne.

C’est la fin.

Le chant des signes: l’Ermite 3.0

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