Sur les pas d’Adèle (10)

Maître Inès Deauville n’est plus une lève-tôt. Il est loin le temps où elle devait se lever aux aurores pour s’occuper de la maison, des enfants et arriver au travail assez tôt pour enchaîner des audiences et des rendez-vous à n’en plus finir; tandis que son fainéant de patron Maître Legault faisait ce qui lui plaisait. Il arrivait autour de midi sinon même après le déjeuner, quelques bières dans les veines, et c’était elle qui assumait tout le travail du cabinet tout en supportant les commentaires grivois de son patron. C’était grâce à elle que le cabinet fonctionnait au pas de charge. Un matin, excédée de tout cela elle démissionna pour ouvrir son propre cabinet, après les encouragements répétés de son beau-frère qui ne supportait plus de voir sa belle-sœur être autant au four et au moulin depuis le décès de son frère. Elle était une femme accomplie et une mère formidable malgré tout ça, et il pensait depuis qu’il était temps qu’elle soit à son propre compte. Pour pousser sa belle-sœur à l’action il a appelé son ami d’enfance John Arthur Vitus deuxième du nom, président des entreprises Armada. En un rendez-vous il réussit à convaincre ce dernier de confier ses affaires juridiques à  sa belle-sœur. John et lui se faisaient confiance depuis l’enfance et il lui en devait une depuis un fameux soir de novembre à Paris. Avec un client comme la famille Arthur Vitus et les entreprises Armada, Inès Deauville n’avait plus à se lever tôt. C’est sa cheffe de cabinet Angela Maville, qui se levait désormais aux aurores et s’occupait de tout. Une chance pour Maître Deauville, celle-ci était aussi rigoureuse comme elle-même.

Quand ce matin, buvant son thé, elle alluma son téléphone et lut le message de son client :

  • Bonjour Maître, je suis à Monaco, j’ai des problèmes vous devez venir s’il vous plaît.

elle se demanda ce qui pouvait bien arriver pour qu’elle doive se déplacer à Monaco pour soutenir son premier client et ami de son beau-frère. Comment un monsieur calme et discret comme lui pouvait avoir des problèmes au point de nécessiter la présence d’un avocat. Elle but son thé d’une traite et fit dire à son chauffeur de se préparer pour aller à Monaco. Cinq minutes plus tard elle était assise sur la banquette arrière de sa Mercedes, en route pour Monaco. Elle appela Angela Maville et lui demanda d’annuler tous ses rendez-vous de la journée et gérer les affaires courantes, elle avait une urgence à Monaco.

John avait roulé longtemps. Ou pas. Il s’était juste contenté de garder les mains sur le volant et le pied sur les pédales. Surtout sur l’accélérateur en vérité. Il ne s’était pas rendu compte qu’il avait quitté la ville, que les jolies maisons de Monaco qui longeaient les rues avaient disparu et qu’il n’y avait plus que l’immensité du bleu de l’océan et les taches blanches des bateaux et yachts; qu’il n’y avait plus que les falaises et le vert de l’herbe au sol, plus que des mouettes en vol plané et des rayons du soleil qui reflétaient dans le turquoise de la mer. Il a roulé sans se retenir; il a roulé pour réfléchir, il a roulé pour comprendre. Mais quand les larmes ont commencé par brouiller sa vision et qu’il gara son véhicule pour pleurer et crier sa rage, il n’avait pas plus compris. Le brouillard de son cerveau était opaque. Il sorti et marcha pieds nus dans l’herbe jusqu’au bout du chemin, vers le bord de la falaise. Il se blessa la plante des pieds en marchant sur des cailloux, des branches mortes, des cannettes éventrées et des mégots de cigarettes. Il marcha un peu, beaucoup, longtemps. Avait-il seulement le sens du temps? Qu’était-il en capacité de mesurer vraiment? Rien. Il était à Monaco. Seul. Sans Adèle. Deux cadavres pleins de sang jonchaient le sol de ses souvenirs. L’image de lui couteau à la main en fond d’écran de son cerveau. Il s’assit au bord de la falaise les pieds dans le vide.

Le vent frais qui sécha les larmes sur ses joues le réveilla un peu. Il se rendit compte que quelques centimètres plus loin il tomberait et perdrait certainement la vie. Il hésita. Et si sauter l’apaiserait? Mort, plus rien ne l’affecterait n’est-ce pas? Il ne souffrirait plus de l’absence d’Adèle. Il n’aurait plus à se demander comment sont mortes ces deux filles? S’il les avait vraiment tuées alors il méritait la mort. Quelques centimètres et tout finirait. Cette douleur s’estomperait. Il serait libre. Libéré de la peine et de la culpabilité. Il se mit à sangloter. Sa gorge se noua de toute la peine qui montait de son ventre. Il eut envie de devenir une mouette ; un albatros; pour voler loin de tout ceci, planer, partir au-delà de l’horizon. Disparaître. Il ferma les yeux pour une fois de plus se remémorer la veille et dissiper ce flou insupportable.

Son téléphone dans sa poche vibra. C’était son avocate.

  • Salut John, je suis à Monaco. Je suis au bar de l’hôtel Crillard. Où êtes-vous?

Où était-il? Il ne le savait même pas.

Il se contenta d’envoyer sa position géo localisée en réponse du message de Maître Deauville.

Il était perdu.

John était perdu.

Sans Adèle il était perdu.

À suivre…

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