Sur les pas d’Adèle (14)

La compassion est une perte de temps pour plein de gens qui ont beaucoup perdu dans leurs vies; quand ils avaient eu besoin de cet appui mais qu’en réponse ce fut le vide. À la mort de son mari, Maître Inès Deauville a vu s’évaporer tous ceux-là qui avaient presqu’élu domicile dans sa maison et qui sollicitaient son défunt mari pour la moindre chose. La générosité faisant partie de son ADN, celui-ci n’hésitait pas à répondre favorablement à chaque demande, anticipant même parfois certaines requêtes et distribuant ici et là, billets de banque et vivres pour soulager la peine de ses amis, cousins et voisins. Chez les Deauville tout le monde était invité. Il y avait à boire et à manger en tout temps. Et quand de rares fois ils étaient invités, les Deauville arrivaient avec une caisse de vin et autres victuailles pour faire la fête. Puis le jour où la mort a emporté son mari, tout le monde avait disparu. C’est à peine s’ils avaient attendu les funérailles pour présenter leurs condoléances à la veuve et à ses orphelins. La compassion : un mot pour faire joli sur les cartes et dans les poésies. Inès a vu des gens qu’elle prenait presque pour les membres de la famille, devenir distants. Elle a alors compris que les mouches s’en vont lorsqu’il n’y a plus rien à goûter. Son mari mort, quel intérêt y avait-il à se bousculer encore dans sa maison. Le plus dur aura été pour elle d’expliquer à ses enfants pourquoi tel tonton ou telle tata ne venait plus.

Pourtant c’est à cause et pour ses enfants, qu’elle a continué à garder bon cœur dans la limite de ses moyens, pour continuer de leur enseigner qu’on a toujours besoin de quelqu’un aussi petit soit-il. Elle a continué à se rendre disponible malgré ses propres difficultés pour montrer à ses enfants qu’il ne faut jamais dédaigner d’aider, de se montrer présent pour les autres, d’éviter de devenir mauvais parce que les autres le sont. En sauvant John de ce bord de falaise d’où il s’était trop rapproché de la mort, elle ne sauvait pas un client mais une personne qui avait besoin de croire que la vie était encore possible, peu importe ce qui lui arrivait.

La compassion. C’est qui reste aux âmes pures qui ont perdu autant qu’Inès : un mari aimant, un foyer plein de rires, un père pour ses enfants.

En s’installant dans la voiture de son avocate côté non passager et celle-ci au volant, John colla son visage à la vitre et scrutait dans le rétroviseur, sa Porsche qui suivait conduite par le chauffeur de Maître Deauville. Le silence qui s’est installé était tel qu’on entendait le doux sifflement de l’air frais qui sortait du climatiseur. Par où commencer se demandait John le visage toujours collé à la vitre. Par où commencer se demandait également Inès tout en conduisant vers on ne sait où. De toutes les façons se reprit-elle nous nous sommes éloignés du saut dans le vide et c’est déjà plus sécuritaire pour la vie de son client qu’elle regarda du coin de l’œil et le vit dévasté la tête dans la vitre comme un animal blessé. Par précaution elle verrouilla les portes. Pas question qu’il décide de sauter en pleine circulation pour se donner la mort. Puis elle continua de rouler, s’avançant vers la plage en quittant les hauteurs de la ville.


En entrant dans le salon où déjà se trouvait Adèle un bol de café à la main et le regard dans le vide, Lawrence décida de la taquiner.

  • Alors comme ça ma cousine est la chérie d’un milliardaire? Où étais-tu partie hier?
  • Faire un tour en ville et je suis rentrée me coucher…
  • Mais pourquoi es-tu partie en courant? Il est revenu sans toi complètement retourné..
  • Il n’avait pourtant pas l’air de s’ennuyer avec ces deux filles à son bras

Lawrence éclata de rire devant la jalousie de sa cousine.

  • « Je ne savais pas que tu le connaissais sinon je n’aurais pas laissé ces filles l’approcher; il était seul et quand on m’a dit qui il était, j’ai juste fait mon travail de gérant » reprit-il

Adèle n’avait pas envie de parler de John. Elle soupira et trempa ses lèvres dans son café devenu froid. Lawrence prit son téléphone et composa le numéro de Tony son chef de sécurité du Shakin’s avec qui il a piégé John la veille. Dans quelques instants le piège tombera sur ce dernier. Il lui suffira de lui montrer ces photos de lui avec les filles du club et lui faire payer une rançon. Petite arnaque mais qui pouvait rapporter gros. Il lui fallait juste s’assurer de ne pas se faire prendre par la police.

Tony ne décrochait pas. Était-ce trop tôt?

Quel gros dormeur celui-là pensa Lawrence.

Lorsqu’ils furent arrivés aux abords de la plage, Inès se gara sur un terrain vague et son chauffeur se tint à l’écart avec la Porsche de John. Elle attendit. Trois minutes qui semblèrent une éternité. John finit par décoller son visage de la vitre y laissant une marque de ses joues dans la buée créée par sa respiration. Il soupira, avala un sanglot et déclara à son avocate :

  • Je suis dans un cauchemar. Je me suis réveillé ce matin dans une villa avec les corps de deux filles que j’ai rencontrées hier dans un club. Mais je ne me rappelle de rien. Pas le moindre détail. Elles étaient mortes quand je me suis réveillé. il y avait du sang partout. J’avais un couteau dans la main et je n’avais aucun souvenir. Le vide total. Je ne me rappelle même pas quand ni comment je me suis retrouvé là dans cette villa. Je ne sais pas comment elles sont mortes. Je me suis réveillé à côté des cadavres, nu, un couteau dans la main. Je n’ai pas voulu rester. Pourtant je sais que je ne dois pas fuir. Je me suis longtemps fui moi-même, m’a fiancé m’a fui. Ces filles sont mortes je ne fuirai pas la justice.

À suivre.

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